Longtemps, François s’était couché de bonne heure. Longtemps, il s’était levé tard. François aimait ça. Les nuits, qui lui accordaient la bienfaisante torpeur des rêves, n’étaient jamais assez longues. Les jours, avec leurs terrifiants pépins de la réalité, n’étaient jamais assez courts. Les nuits de François étaient plus belles que ses jours.
Puis vint la date – maudite à jamais – du 6 mai 2012, quand on le fit roi. Il faudrait un Dante pour décrire l’enfer que vit François depuis ce jour-là. Des nuits de plus en plus courtes. Des jours – dies irae, dies illae – de plus en plus longs. Une géhenne. Un Golgotha. Le pire étant toujours sûr, il arriva le 26 décembre 2012.
François dormait quand il fut réveillé par une voix dépourvue de toute douceur. « Lève-toi feignasse, le moment est venu. » Il était 4 h du matin. Oui, 4 h du matin ! Hébété, François demanda à celle qui le torturait ainsi : « Mais quel moment, et pourquoi maintenant ? » Valérie répliqua sur un ton sec et sans appel : « Le moment d’aller parler au peuple. Tu tiens la forme : la nuit dernière, dans ton sommeil, je t’ai entendu crier « je n’aime pas les riches ! » ». François essaya de se protéger : « Mais il est où le peuple à cette heure-ci ? » « À Rungis, avec ceux qui se lèvent tôt. » Le malheureux argumenta : « Mais Sarkozy l’a déjà fait… » « Et alors, t’es pas plus con qu’un autre ! » Sentant ses forces le quitter, François tenta un dernier gémissement : « Mais je ne sais pas quoi lui dire au peuple. »
Cette plainte pathétique fut brutalement balayée par la mère fouettard. « Tu leur dis n’importe quoi. T’as qu’à faire du Mélenchon… Tu leur dis que Ayrault est une couille molle… Que tu vas le remplacer par Montebourg… Que tu vas envoyer des hommes de la DGSE ramener Depardieu de Belgique… Que la Bettencourt sera frappée d’indignité nationale pour avoir craché au bassinet de l’UMP… C’est clair ? Je te le répète, tu fais du Mélenchon. Lui c’est un homme, un vrai, et il en a dans le pantalon. » François baissa la tête. « Oui, j’y vais. Mais ma tisane d’abord. » La cruelle fut sans pitié. « Pas de tisane ! À Rungis, tu mords – et il faut que tout le monde le voie – dans le saucisson à l’ail, tu t’empiffres de camembert, tu avales une douzaine d’huîtres, et tu arroses tout ça de vin blanc. »
Quelques heures plus tard, François revint. Toute sa vie, il n’avait été que l’ombre de lui-même. Et là, il n’était plus que l’ombre de son ombre. Méconnaissable. Il chancelait. Sur le col blanc de sa chemise s’étalaient des traces de rouge à lèvres : des poissonnières l’avaient embrassé de force. Sa cravate luisait de résidus de rillettes.
« Alors, t’as été bon ? Qu’est-ce que tu leur as dit ? » François bredouilla : « Eh ben, que les temps étaient durs. » « Ouais, et quoi encore ? » « qu’il fallait travailler, que je travaillais aussi… » Sur le visage de Valérie la colère avait succédé à la stupéfaction.
« Et ? » « Ben, que fin 2013 ça irait peut-être un peu moins mal. » Chez la furie, la colère céda la place à la rage. « Mais, pauvre tâche, avec ce que tu leur as raconté, nous ne passerons même pas l’année 2013 ! » Elle claqua la porte. François se traîna vers son lit et, avant de se rendormir, lâcha un soupir où perçait la nostalgie des temps heureux et du bonheur perdu : « Ah, Ségolène… »