Français et Allemands : Principaux éléments constitutifs du noyau carolingien de l’Europe, ils ont longtemps mené une existence commune. La guerre de 1870 puis les deux conflits mondiaux furent, pour les deux peuples et pour l’ensemble du Vieux Continent, un gigantesque suicide.
MONTJOIE SAINT-DENIS ! », QUI FUT LE CRI de guerre de la dynastie capétienne jusqu’au XVIe siècle, dérive, comme l’a montré l’historienne Anne Lombard-Jourdan, de l’ancien francique mundgawi, « protège-territoire» – l’abbaye royale de Saint-Denis ayant été construite près de l’emplacement d’un grand sanctuaire païen, mentionné déjà chez César, qui se trouvait au centre de la plaine du Lendit, au nord de Paris, et qui se développa autour de la tombe d’un ancêtre héroïsé protecteur du pays. Détail significatif.
Dans la Gaule du Nord et de l’Est, Germains et Gaulois ont commencé à se mélanger dès l’époque romaine. Au Ve siècle de notre ère, les Grandes Invasions – que les Allemands appellent la Völkerwanderung (la « migration des peuples ») – renforcent considérablement l’élément germanique. Par vagues successives, les Wisigoths, suivis par les Burgondes et les Francs, s’installent en Gaule ou en traversent le territoire, comme le font les Vandales. Les Wisigoths s’installent en 413 dans le sud de la Gaule narbonnaise, puis prolongent leurs expéditions vers l’Aquitaine et l’Espagne. Les Francs se mettent en marche à partir de 425. Les Vandales iront s’installer en Andalousie, puis en Afrique du Nord. Les Burgondes occupent le Lyonnais, la Franche-Comté et l’ouest de la Suisse. La Gaule romanisée perd son nom et devient le pays des Francs.
Les Francs sont à l’origine un regroupement de tribus de la Germanie occidentale, qui comprend notamment les Chérusques, les Bructères, les Chattuaires, les Sicambres, les Ansivariens, les Chamaves, les Tubantes, les Chauques, etc. C’est de ce peuple que la France tire son nom.
Les spécialistes restent partagés sur l’ampleur exacte des invasions germaniques, qu’on a tour à tour surestimées ou sous-estimées pour des raisons qui n’étaient pas toutes scientifiques. L’empreinte germanique est en tout cas particulièrement forte sur l’anthroponymie (Clovis s’appelait en réalité Chlodwig) et la toponymie, mais aussi sur les institutions qui donneront naissance au système féodal. Un millier de mots du vocabulaire français sont, en outre, d’origine germanique.
L’origine germano-franque de la noblesse féodale a été, dès le haut Moyen Age, l’un des éléments impliqués dans la genèse historique de la future identité française. La « théorie germaniste » n’émerge toutefois vraiment qu’au XVIe siècle, à une époque où de nombreux penseurs s’interrogent sur les origines et la nature de la monarchie française.
Etienne Pasquier (1529-1615) l’utilise alors comme un moyen de légitimer la domination du pouvoir central sur d’anciens Gaulois asservis, en faisant remonter les origines de la monarchie au moment où « les François issus de la Germanie ont pour quelquefois réduit sous leur obéissance les Gaules ». Un siècle plus tard, l’aristocrate normand Henri de Boulainvilliers (1658-1722) y recourt au contraire pour protester contre l’absolutisme royal. Fidèle à l’esprit du droit coutumier, Boulainvilliers estime que la légitimité d’une institution réside avant tout dans son ancienneté. Or, les ancêtres de la noblesse française, dit-il en substance, étaient des hommes libres qui n’acceptaient que sous conditions l’autorité de leur souverain. C’est pourquoi, comme les anciens Germains, ils en tenaient pour une monarchie élective, et non pas héréditaire. L’instauration en France d’un pouvoir monarchique absolu est donc une trahison du passé : « La véritable autorité n’est pas celle qui exige tout ce qui lui plaît. » Et Boulainvilliers de défendre les prérogatives des aristocraties locales contre le pouvoir central, alors représenté par Louis XIV, dans l’espoir de retrouver l’ordre politique originel sur lequel s’est construit le royaume de France.
Cette théorie dérivée d’une dualité de peuplement – franc et gaulois – de la nation française va pendant longtemps agiter les esprits. Au moment de la Révolution, c’est sur elle que s’appuiera l’abbé Siéyès pour demander que l’on renvoie en « Germanie » une noblesse qu’il dénoncera comme étrangère à la population autochtone : « Pourquoi le tiers état ne renverrait-il pas dans les forêts de la Franconie toutes ces familles qui conservent la folle prétention d’être issues de la race des conquérants et d’avoir succédé à leurs droits ? » Et l’on en retrouvera encore l’écho sous la IIIe République lorsque, face à la droite cléricale qui se réclame de Clovis, la gauche républicaine vante les mérites de Vercingétorix.
La France (qui n’était pas encore la France) et l’Allemagne (qui n’était pas encore l’Allemagne) ont donc longtemps mené une existence commune. Elles n’ont commencé à s’individualiser qu’après la dissolution de l’empire carolingien. C’est pourquoi le traité de Verdun (843) est généralement considéré comme leur acte de naissance à l’une et à l’autre.
CHARLEMAGNE, qui sera considéré dans les écoles françaises comme un souverain français et dans les écoles allemandes (Karl der Große, en latin Carolus Magnus) comme un souverain allemand, meurt en 814. Après une brève guerre de succession, le traité de Verdun partage son empire entre ses trois petits-fils : Louis le Germanique, Charles le Chauve et Lothaire. Le premier hérite de la Francia orientalis, c’est-à-dire des royaumes de Germanie, le second de la pars occidentalis (ou Francie occidentale), dont le centre « idéologique » est Saint-Denis, à l’ouest d’une ligne reliant l’Escaut, la Meuse, la Saône et le Rhône et englobant également la Catalogne et la Septimanie (le Languedoc), Lothaire d’une partie médiane allant de la Frise à la Méditerranée, qui comprend aussi Rome et l’Italie.
Ce traité, dont le texte est perdu mais dont on connaît bien le contenu, est conforme à la coutume franque, basée sur le partage de l’héritage entre tous les fils héritiers (et non en faveur du seul fils aîné, comme chez les Romains). Ne différenciant pas des peuples, mais des entités politico-géographiques, il n’exprime aucune différence ethnique ou linguistique. A cette époque, tous les habitants de l’empire sont en effet regardés comme des Francs.
Sur le plan linguistique, le latin va cependant triompher peu à peu de la langue franque, comme il avait triomphé quelques siècles plus tôt de la langue gauloise. Mais au IXe siècle, le francique est encore le langage de la cour, la masse ne parlant guère que le « roman », c’est-à-dire une langue intermédiaire entre le latin et le français. Dans les célèbres Serments de Strasbourg (842), par lesquels Charles le Chauve et son frère Louis se lient l’un à l’autre en présence de leurs armées, chacun prononce la formule d’engagement en roman et en tudesque, preuve qu’une partie de leurs soldats n’entend pas encore le roman. Hugues Capet sera le premier roi dont nous savons avec certitude qu’il ne comprenait pas le francique.
La Lotharingie va très vite disparaître. Dès la fin du IXe siècle, l’Italie est redevenue un royaume indépendant, un royaume de Provence est créé en 879, un royaume de Bourgogne en 888. Mais dans la Francie occidentale et la Francie orientale, il en va tout autrement. A l’est, où la dynastie carolingienne s’est éteinte avec un arrière-petit-fils de Louis le Germanique, Henri Ier l’Oiseleur fonde, en 919, la dynastie saxonne. Il s’emparera, en 925, des restes de la Lotharingie et son successeur, Otton Ier, se verra attribuer en 962 la couronne impériale.
Au début du XIe siècle, cette dynastie saxonne sera remplacée par la dynastie franconienne (ou salique), à laquelle succédera la dynastie souabe des Hohenstaufen. L’Empire restera la principale puissance politique en Europe jusqu’au milieu du XIIIe siècle, date à laquelle il se transforme officiellement en Sacrum Romanum Imperium. On ajoutera « de nation germanique » à partir de 1442.
A l’ouest, la dynastie capétienne est fondée en 987, avec le couronnement de Hugues Capet, fils de Hugues le Grand et de Hedwige de Saxe. Philippe Auguste (1165-1223) sera le premier souverain à faire porter sur ses actes la formule Rex Franciæ (roi de France) au lieu de Rex Francorum (roi des Francs). C’est aussi sous son règne que Paris fut officiellement choisi comme capitale du royaume.
C’EST ALORS QUE la France et l’Allemagne entament des destinées séparées. La seconde va rester dans la tradition impériale, tandis que le royaume des Francs (regnum Francorum) va évoluer vers la nation moderne par le truchement de l’Etat royal. Tout l’avenir des relations « franco-allemandes » va découler de ce nouvel état de choses.
Ce qui distingue le regnum de l’Empire ne tient pas seulement à une différence dans le mode d’accès à la dignité suprême : monarchie héréditaire ou monarchie élective. C’est aussi, et surtout, le fait que l’Empire n’est pas d’abord un territoire, mais fondamentalement un principe ou une idée. L’ordre politique y est en effet déterminé, non par des facteurs matériels ou par la maîtrise d’une étendue géographique, mais par une idée spirituelle ou politico-juridique. Ce serait donc une erreur d’imaginer que l’Empire diffère de la nation avant tout par la taille, qu’il est en quelque sorte « une nation plus grande que les autres ». L’essentiel réside dans le fait que l’empereur tient son pouvoir – plus exactement sa potestas et son auctoritas – de ce qu’il incarne quelque chose qui excède la simple possession. Charlemagne, par exemple, était d’une part empereur, d’autre part roi des Lombards et roi des Francs. L’allégeance à l’empereur ne vaut donc pas soumission à un peuple ou à un pays particulier.
Ce qui caractérise par ailleurs le royaume national, c’est son irrésistible tendance à la centralisation. La France va ainsi se former par agrandissements successifs du « pré carré » capétien. En terre d’Empire, où les frontières sont plus mouvantes, la règle est au contraire de respecter le plus possible les autonomies locales. C’est ce qui explique qu’en France, ce soit l’Etat qui a créé la nation, laquelle a « produit » à son tour le peuple français, alors que dans les pays de tradition impériale, comme l’Allemagne, c’est le peuple qui a créé la nation, celle-ci se dotant ensuite d’un Etat.
Très vite, la grande question est de savoir si le royaume de France est soumis à l’Empire. En Allemagne, Engelbert von Admont, Lupold von Bebenburg, Conrad de Megenberg répondent par l’affirmative. Du côté français, Jean de Saint-Victor proclame l’inverse. Il est suivi par les légistes de l’époque de Philippe le Bel, qui formulent la doctrine selon laquelle « le roi de France, ne reconnaissant au temporel personne au-dessus de lui, est exempt de l’Empire et peut être considéré comme princeps in regno suo ».
Cette doctrine sera développée au XIVe siècle, avec Pierre Dubois et Guillaume de Nogaret. En s’affirmant « empereur en son royaume », le roi oppose sa souveraineté territoriale à la souveraineté spirituelle de l’Empire, sa puissance temporelle au pouvoir spirituel impérial.
Dès le XIIe siècle, les relations se tendent entre l’Empire et la royauté capétienne, jalouse de son indépendance. Dans la querelle qui oppose les Guelfes, partisans du pape, aux Gibelins, qui estiment que l’Empire doit être reconnu comme une institution de nature sacrée, la France apporte son soutien à la papauté. Les Hohenstaufen s’opposeront également à la maison d’Anjou, après avoir fait alliance avec la France contre les Plantagenêts. Ces conflits resteront toutefois limités. A cette époque, en effet, bien avant la guerre de Cent Ans, l’« ennemi héréditaire » des Français est anglais, et non pas allemand.
Durant tout le Moyen Age, les échanges et les transferts culturels sont nombreux : foires et marchés, architecture gothique et palatiale, chansons de geste et récits chevaleresques, lyrique courtoise et Minnelieder, Guillaume d’Orange et Wolfram von Eschenbach, Chrétien de Troyes et Hartmann von Aue. Les clercs allemands viennent fréquemment étudier à Paris (la première université allemande ne sera fondée à Prague qu’en 1348, par l’empereur Charles IV). C’est aussi à ce moment que commencent à se répandre stéréotypes et clichés : superbia gallicana contre furor teutonicus !
Les choses évoluent avec la Réforme, qui crée en Europe une nouvelle division confessionnelle, tandis que s’approfondit le conflit dynastique entre les maisons de France et d’Autriche, les Bourbons et les Habsbourg. La tension entre la France et l’Allemagne grandit surtout au lendemain des traités de Westphalie (1648), qui mettent fin à la guerre de Trente Ans et consacrent la position prépondérante de la France.
Au printemps 1689, Louis XIV ordonne d’envahir le Palatinat pour assurer à la France une défense sur le Rhin. En quelques mois, l’Allemagne est mise à feu et à sang jusqu’au pays de Bade, les villes de Pforzheim, Heidelberg, Worms, Spire, Baden-Baden sont incendiées, les châteaux rasés, les populations expulsées. Voltaire a beau écrire : « Si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flammes », le sac du Palatinat, déjà ravagé par Turenne en 1674, laissera dans l’opinion allemande des traces indélébiles.
Au XVIIIe siècle, l’Allemagne n’est est pas moins en proie à une véritable « gallomanie ». Tandis que les princes allemands sont fascinés par la cour de Versailles, chacun cherche à imiter la politesse raffinée, le savoir-vivre, les bonnes manières, le ton distingué de la conversation que l’on constate en France. L’implantation en Allemagne, principalement dans le Palatinat et à Berlin, de nombreuses familles de huguenots d’origine française joue également un rôle. L’Académie de Berlin finit même par adopter le français comme langue officielle de ses délibérations.
Il n’est pas exagéré de parler alors d’une hégémonie française – qui est aussi l’hégémonie de la classe bourgeoise. La réaction se manifestera d’abord sur le plan linguistique. Certains auteurs allemands se déchaînent contre l’abus des gallicismes et se moquent de leurs compatriotes qui veulent singer les Français. D’autres dénoncent la « superficialité » de la pensée française et, surtout, le rationalisme d’une tradition philosophique héritée de Descartes.
La Révolution française avait d’abord été saluée avec enthousiasme par la plupart des penseurs allemands : Hegel y vit même un « superbe lever de soleil ». Mais la Terreur fit vite déchanter. Schiller, qui avait pourtant été fait citoyen d’honneur par l’Assemblée législative, écrit à l’un de ses amis : « Je ne peux plus lire de journaux français depuis quinze jours, tant ces misérables valets de bourreau m’inspirent de dégoût ».
A partir de 1792, la République reprend les objectifs séculaires de la monarchie : lutte contre la maison d’Autriche et conquête du Rhin. L’invasion de la rive gauche du Rhin, en 1794, conformément à la doctrine des « frontières naturelles » énoncée par Danton, est interprétée comme la preuve que la France est désormais convaincue que le monde entier ne peut que penser comme elle.
L’occupation napoléonienne va catalyser le nationalisme allemand. La résistance a ses martyrs : Andreas Hofer, le libraire Johann Philipp Palm, le major von Schill. Elle a ses penseurs : le poète Theodor Körner, tombé sur le champ de bataille en 1813, Friedrich Ludwig Jahn, qui lance un mouvement de gymnastique populaire pour favoriser l’entraînement militaire de la jeunesse, ou le publiciste Ernst Moritz Arndt, qui appelle à une haine éternelle contre l’envahisseur. Fichte et Joseph Görres se font également les chantres de la germanité. Les « guerres de libération » (Befreiungskriege) s’achèveront avec la défaite française de Leipzig, en octobre 1813.
Les patriotes allemands placent alors dans la Prusse tous leurs espoirs de redressement. S’inspirant des idées nationales nouvelles, des réformateurs comme Scharnhorst, Stein, Clausewitz, Hardenberg, Blücher entreprennent autour de la famille royale de l’Etat prussien une oeuvre considérable de régénération de la vie sociale et politique.
Mais les diatribes ne doivent pas faire oublier les louanges. Outre-Rhin, les francophiles allemands continuent d’admirer la vivacité d’esprit des Français, leur goût du style, leur capacité d’imagination politique. En France, on loue plutôt le sérieux des Allemands, leur sens de la conscience collective, leur goût des origines. Au XIXe siècle, le romantisme allemand exerce une forte influence dans toute l’Europe. A Paris, Mme de Staël est l’une des premières à donner le ton. A partir de 1817, Victor Cousin devient le grand propagateur de la philosophie allemande. Les oeuvres de Kant, Schelling, Hegel, etc., sont traduites en français à partir de 1830. On lit l’oeuvre de Herder, celles des frères Grimm, du juriste Savigny, du linguiste Franz Bopp. On s’enthousiasme pour les progrès de la « science allemande ». Bientôt, on découvrira la musique de Wagner. L’Allemagne apparaît alors tout à la fois comme la patrie de la métaphysique, de la mystique, de la science, de la musique, de la philosophie, de la psychologie des profondeurs.
En 1831, dans son Introduction à l’histoire universelle, Michelet assure que « l’Allemagne n’est que naïveté, poésie et métaphysique ». En 1845, le jeune Ernest Renan, séminariste à Saint-Sulpice, écrit à l’abbé Cognat : « J’ai étudié l’Allemagne et j’ai cru entrer dans un temple. Tout ce que j’y ai trouvé est pur, élevé, moral, beau et touchant. Ô mon âme, oui, c’est un trésor, c’est la continuation de Jésus-Christ ! »
LA GUERRE de 1870-1871 et la perte de l’Alsace-Lorraine, que Bismarck ne s’est résolu à annexer que sur l’ordre de son souverain, vont évidemment opérer un retournement de l’opinion publique. L’Empire allemand est proclamé, dans la galerie des Glaces du château de Versailles, le 18 janvier 1871, jour anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, à Königsberg, en 1701.
Beaucoup restent cependant convaincus que la France peut encore s’instruire au contact de l’Allemagne. C’est pourquoi, dans sa Réforme intellectuelle et morale (1871), Renan propose de moderniser l’enseignement selon le modèle allemand. De l’autre côté du Rhin, Nietzsche se déclare, de son côté, d’autant plus francophile que ses compatriotes l’ont beaucoup déçu : « Je ne crois qu’à la culture française […] L’Allemand a peur, devant l’esprit français, qu’il n’en vienne à crever les yeux de la morale. »
Mais durant la guerre de 1914-1918, l’antagonisme atteint son sommet. Les plus hautes autorités intellectuelles dénient alors aux Allemands tout apport à la civilisation. Louis Reynaud, en 1914, s’emploie à démontrer que celle-ci n’est en Allemagne qu’un « simple prolongement de la civilisation française ». Jacques Bainville, dans l’Action Française, soutient qu’il est inutile de parler de la littérature allemande, car elle n’existe tout simplement pas (« les poèmes de Goethe restent pour nous des lacs gelés »).
Le docteur Edgar Bérillon, inspecteur des asiles d’aliénés, va jusqu’à affirmer que la « race allemande » se caractérise par des traits physiologiques distinctifs qui prouvent son infériorité. L’Allemand souffrirait à la fois de « polychésie », c’est-à-dire d’une invincible propension à l’« excrétion exagérée des matières fécales », et de « bromidrose fétide », ce qui explique que « les blessés allemands se reconnaissent spontanément grâce à leur odeur spéciale » ! Pour faire bonne mesure, le célèbre aliéniste Edouard Toulouse assure que les Allemands sont fous. Tout cela est pris très au sérieux.
Dépassant largement le seul cadre militaire, la polémique se cristallise intellectuellement autour de l’opposition entre la « civilisation » (française) et la « Kultur » (allemande). Face à la culture allemande, perçue comme relevant de la « barbarie », observe Philippe Beneton, « les Français se drapent dans leur étendard favori, la “civilisation”, le plus souvent sans nationalité définie, c’est-à-dire non la civilisation proprement française, mais la civilisation unique et universelle, dont les Français sont les représentants et les défenseurs ». C’est là l’aboutissement d’une vieille polémique.
Dans son Essai sur la France, publié en 1930, Ernst Robert observe qu’« en France, l’idée de nation et l’idée de civilisation coïncident exactement », tandis qu’en Allemagne, les limites de la communauté de culture n’ont presque jamais coïncidé avec les frontières de l’Etat. Frontières fixes d’un côté, frontières mouvantes de l’autre. Nombre d’auteurs mettront cette différence en rapport avec l’« absence de forme » (Formlosigkeit) dont on a souvent fait un trait caractéristique des Allemands, souvent pour lui opposer le goût français de la perfection finie.
Le fait est que là où les Français parlent de « civilisation », les Allemands emploient plus volontiers le terme de « culture ». La confrontation des deux mots, qui a fait couler des fleuves d’encre, est riche d’enseignements. Alors qu’en France, la culture évoque en priorité le domaine des arts et des lettres, ou bien encore la qualité de l’homme « cultivé », elle se rapporte davantage en Allemagne aux aspects intellectuels et moraux de la vie sociale qui constituent le bien propre d’une nation. Le monde se compose de cultures différentes, tandis que la civilisation tend au contraire à s’énoncer au singulier. « Par opposition à la Zivilisation, qui représente l’intellectualisme desséché et la mécanisation, écrit encore Philippe Beneton, la Kultur exprime l’âme profonde, authentique, vivante d’une communauté. »
L’humiliation du traité de Versailles, le paiement des « réparations », l’occupation de la Rhénanie puis de la Ruhr, de 1920 à 1925, entraîneront l’avènement de la République de Weimar, la montée du nazisme et finalement la Seconde Guerre mondiale.
A PARTIR du début des années 1950, la construction européenne, où certains souverainistes verront une tentative détournée pour ressusciter le Saint Empire romain germanique, aurait été impensable sans le couple franco-allemand. A l’issue de ses entretiens avec Konrad Adenauer, les 14 et 15 septembre 1958, à Colombey-les-Deux-Eglises, le général de Gaulle déclare : « Ce doit être fini à jamais de l’hostilité d’autrefois […] Nous avons la conviction qu’une coopération étroite entre la République fédérale d’Allemagne et la République française est le fondement de toute oeuvre constructive en Europe. » L’année suivante, le 25 mars 1959, il répète : « La haine ne doit plus exister entre les deux peuples. Mieux même, elle doit faire place à l’amitié. »
Au mois de septembre 1962, l’Allemagne fait au Général un accueil triomphal. Le 9, à Ludwigsburg, il s’adresse à la jeunesse : « Je vous félicite d’être de jeunes Allemands, c’est-à-dire les enfants d’un grand peuple. Oui ! D’un grand peuple, qui, parfois, au cours de son histoire, a commis de grandes fautes et causé de grands malheurs condamnables et condamnés. Mais qui, d’autre part, répandit de par le monde des vagues fécondes de pensée, de science, d’art, de philosophie […], déployant dans les oeuvres de la paix et dans les épreuves de la guerre des trésors de courage, de discipline, d’organisation. »
La voie était dès lors tracée. Elle aboutit à la signature, le 22 janvier 1963, à l’Elysée, du traité franco-allemand d’amitié et de coopération. Celui-ci, cependant, sera en partie vidé de sa portée par un préambule adopté au mois de mai par le Bundestag, qui réaffirme l’attachement de l’Allemagne à la « coopération transatlantique » (lire pages 32-41).
En 1990, la réunification allemande, largement approuvée par les Français (63 % d’entre eux y ont vu « plutôt une bonne chose »), change radicalement la donne. L’Allemagne redevient le « pays du milieu », au sens géopolitique du terme, au centre d’une Europe libérée de la tutelle soviétique, retrouvant du même coup sa zone d’influence naturelle en Europe centrale et orientale. Le transfert de sa capitale de Bonn à Berlin en est le symbole. Vingt ans plus tard, la crise de la zone euro, consécutive de la crise financière, a fait resurgir en Europe une germanophobie dont la Grèce n’a pas l’exclusivité.
Dans Vers l’Armée de métier (1934), le lieutenant-colonel Charles de Gaulle écrivait : « Entre Gaulois et Germains, les victoires alternatives n’ont rien tranché ni assouvi. Parfois, épuisés par la guerre, les deux peuples semblent se rapprocher, comme s’appuient l’un sur l’autre des lutteurs chancelants. Mais, sitôt remis, chacun se prend à guetter l’adversaire […] Où qu’elle passe, la frontière franco-allemande est la lèvre d’une blessure. » Une blessure qu’on espère à jamais cicatrisée.