• 10 ANS DEJA

    I

    l y a dix ans, le résultat du référendum sur le Traité Constitutionnel Européen (TCE) ébranlait la France, l’Europe et le monde. Par 55 %, avec une très forte participation, nos compatriotes avaient infligé un pied de nez historique à toute la classe politique et médiatique, qui les sommait, menaces à l’appui, de voter « oui » au projet de Giscard d’Estaing.

    Ayant, à un niveau modeste, participé activement à cette campagne, il me paraît, à travers mon vécu, intéressant de revenir à cette époque, aux mois qui l’ont précédée, et à la trahison générale qui l’a suivie.

    Quand Chirac a fait le choix de consulter les Français par référendum, suite aux demandes de Sarkozy et du PS, j’ai tout de suite senti, intuitivement, que quelque chose d’énorme était possible. Animant une association locale, j’ai immédiatement cherché à multiplier les lieux de débats, pour mobiliser un maximum de personnes. Je me rappelle de la première initiative, où j’étais opposé à une conseillère régionale socialiste, Jacqueline Penez. Bien que celle-ci ait été dominée dans le débat, elle avait terminé, de manière très suffisante, par cette phrase : « C’est bien qu’il y ait un débat, mais dans les sondages, vous ne faites que 35 %, donc amusez-vous, mais le oui gagnera largement ».

    Je participais ensuite à des réunions publiques unitaires, animées par les réseaux d’Attac, qui furent très actifs sur la question. Mais attention, unitaires, certes, mais il n’y avait que des représentants du « Non de gauche », pas question de se mélanger avec Dupont-Aignan et encore moins avec de Villiers. Le FN, par calcul, avait choisi d’être discret, laissant les deux autres défendre le « Non de droite ». Dans nos réunions, il y avait la LCR, le PCF, l’aile gauche du PS (Filoche-Mélenchon), des syndicalistes Sud et CGT et beaucoup de militants d’Attac, qui avait le vent en poupe à l’époque. Les amis de Chevènement, pourtant ostracisés par l’extrême gauche, étaient tolérés. Moi, et quelques amis, étions admis avec l’étiquette laïque. Bien que ne militant dans aucun parti politique, j’avais envie d’aider, à ma façon, les socialistes qui rompaient avec la discipline de leur parti, et s’engageaient en faveur du non. J’étais donc devenu un responsable atypique départemental de PRS (Pour la République Sociale), association créée par celui qui était encore sénateur socialiste de l’Essonne. Je pensais alors contribuer à la construction d’une force de gauche républicaine qui manquait cruellement à notre pays, depuis la chute de Chevènement, en 2002.

    Une chose m’amusait toujours, dans ces réunions : je faisais partie des rares qui ne se sentait pas obligé de dire, avant de parler, que j’étais profondément européen. Ce catéchisme européiste récité par des gauchistes qui se voulaient internationalistes m’exaspérait, car je ne me suis jamais senti européen. Mais je profitais des salles remplies pour faire passer des messages laïques, et cibler Tariq Ramadan et les islamistes, qui, alliés aux catholiques, voulaient profiter de ce TCE pour imposer une laïcité de type anglo-saxonne, et détricoter la loi de 1905. C’était un discours pas trop islamophobe, qu’on pouvait tenir devant une assemblée de gauche, et généralement, mes interventions passaient plutôt bien.

    Je fis partie des rares partisans du « non » qui organisèrent des débats avec des partisans du « oui », de gauche, bien sûr ! J’ai le souvenir d’une salle archi-comble, face à un maire PS et un maire-adjoint Vert, sous l’arbitrage de la regrettée Brigitte Bré Bayle, où les deux malheureux furent étrillés par un barbu d’Attac et par moi-même.

    Nous avions l’impression d’être portés par une vague irrésistible. A chaque sondage, nous progressions, et quand nous atteignirent 50 %, la panique gagna la direction du PS, de l’UMP, des Verts, du Modem, de la CFDT et surtout tous les éditorialistes qui militaient activement pour le oui, et diabolisaient grossièrement notre camp. Plus ils nous insultaient, plus, avec internet (2005 fut la première utilisation militante massive de ce nouvel outil) nous répliquions par des arguments souvent imparables. Guigou, excédée, menaça d’arrêter la politiques si le « non » l’emportait. Il est vrai qu’en 1998, elle avait aussi promis, après le vote du Pacs, qu’il n’y aurait jamais de mariage homosexuel en France.

    Je me souviens de la dernière réunion publique, devant plusieurs centaines de personnes enthousiastes, dans une des dernières municipalités communistes de la région parisienne. Je devais traiter des médias et le TCE, sujet sur mesure qui me permit de faire vibrer la salle, en concluant qu’il suffirait de voir la tronche en biais des journalistes, le dimanche 29 mai à 19 heures, pour comprendre, avant l’annonce officielle des résultats, que nous avions gagné, ce qui ne faisait aucun doute à mes yeux.

    Ce pronostic fut donc confirmé, il y a dix ans aujourd’hui, à 20 heures. Le lendemain, Cohn Bendit, comme en 2009 lors de la votation suisse, éructa contre le vote de nos compatriotes (qui hélas sont les siens depuis quelques jours). Serge July, autre enfant de 68, insulta les Français dans un édito mémorable de Libération. Toute la caste politico-médiatique avait la gueule de bois, et crachait sur les Français.

    Mélenchon avait été le grand orateur du « non de gauche ». J’étais au milieu de ses amis, ce dimanche soir, place de la Bastille. A ma grande surprise, teintée de déception, je ne vis qu’à peine deux mille personnes présentes, comme si les Français avaient fait un pied de nez au système, sans ressentir le besoin de descendre dans la rue pour manifester leur joie.

    Ce fut après que les choses se gâtèrent. Je mis du temps à comprendre que les vainqueurs étaient fort ennuyés par leur victoire. Personne, à droite comme à gauche, ne sollicita Chirac pour exiger que la France sorte de l’Union européenne, jusqu’à l’abrogation du traité. Il me semblait que cela était pourtant l’angle à utiliser. Quand je me permis, fort timidement, d’évoquer cette perspective à quelques hauts responsables, on me fit remarquer que nous étions pour l’Europe, mais pas pour celle-là, et que c’était l’extrême droite qui se battait pour la souveraineté nationale, pas la gauche. Effrayé d’un tel parallèle, je n’insistais pas, mais je compris que le camp avec lequel j’avais milité n’avait absolument aucune envie que notre pays sorte de l’Union européenne, et que cette campagne leur avait davantage permis de se positionner au sein de leur camp.

    C’est que chacun avait ses calculs politiciens. Les gauchistes n’avaient qu’une envie, torpiller Attac, qui leur faisait trop d’ombre. Ils réussirent parfaitement, provoquant une crise, alors que cette association était à son sommet, et comptait des dizaines de milliers d’adhérents. Mélenchon et Fabius (sic !) n’avaient qu’une idée : monnayer au mieux la victoire du non pour revenir dans le giron socialiste. Six mois plus tard, tous les socialistes, y compris Mélenchon, s’embrassaient à nouveau sur la bouche, il fallait tourner au plus vite la page de la victoire du non et de la division interne qui avait marqué cette période. Immédiatement, je décidais de quitter PRS, entraînant toute l’équipe du département, sauf deux ou trois fidèles de Méluche.

    Puis il y eut la campagne présidentielle de 2007, où, chose extraordinaire, cela se joua entre trois candidats du « oui », que les Français plébiscitaient massivement : les européistes Royal, Sarkozy et Bayrou obtinrent, au premier tour, à eux trois, 75 % des suffrages ! En 2008, Sarkozy, aidé par le PS, court-circuita le vote de 2005, et fit adopter le traité de Lisbonne, qui reprenait le TCE massivement refusé par les Français trois ans plus tôt. La messe était dite. Ce jour là, à Versailles, il n’y avait plus que quelques centaines de militants, derrière Nicolas Dupont-Aignan, pour protester contre la forfaiture Sarkozy-Hollande.

    Dix ans après le 29 mai 2005, toujours aucun des partisans du « non de gauche » ne réclame la sortie de l’Union européenne (à l’exception du groupusculaire Mpep, dirigé par l’ancien président d’Attac, Jacques Nikonoff). Mais ces derniers, comme effrayés de leur audace, passent leur temps à vouloir se démarquer du FN, principale force politique qui milite pour cette perspective.

    Quant à ceux avec qui j’ai mené campagne à l’époque, ils considèrent le seul parti qui réclame la sortie de l’Union européenne, le FN, comme plus dangereux que l’UMPS, qui nous colle toujours plus d’Europe, plus de chômage, plus de rigueur, plus de pauvreté, plus d’islamisation et plus d’immigration.

    Cherchez l’erreur !

    Pierre Cassen

     


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