journalistes économiques plaident pour des barrières douanières européennes : Franck Dedieu et Benjamin Masse-Stamberger sont respectivement journalistes économiques à l’Expansion et à l’Express.
Avec leur confrère du Monde Adrien de Tricornot, ils font paraître aujourd’hui Inévitable Protectionnisme (éd. Le Débat, Gallimard), où ils appellent à l’introduction d’un protectionnisme européen « positif et dédramatisé ».
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Comment en êtes-vous arrivés à la conclusion que le protectionnisme est inéluctable ?
Benjamin Masse-Stamberger : Ce qui nous a frappés, c’est la manière dont on a longtemps réussi à maquiller, avec la finance, le dépérissement de la production et de la croissance dans nos pays. Les Anglo-Saxons l’ont masqué via l’endettement privé de leurs ménages pour qu’ils continuent à consommer, les Européens du Sud en ayant recours à l’endettement public pour pallier les défaillances du secteur privé.
Avec la crise, les masques sont tombés. On a pris conscience que le rétablissement durable de la croissance n’était plus possible sans un réinvestissement dans la production. Or, c’est impossible si l’on ne rétablit pas des conditions de concurrence loyale, à la fois sur le plan social, environnemental, fiscal et monétaire.
Par quoi faut-il commencer ?
Franck Dedieu : Par la mise en place de barrières douanières à l’échelle européenne, avec indexation du droit de douane sur le différentiel d’augmentation de la productivité et des salaires.
Concrètement ?
F.D. : Dans les pays émergents, la productivité a augmenté deux à trois fois plus vite que les salaires ces vingt dernières années, alors qu’elle n’augmente que légèrement plus vite chez nous. Cela signifie que si l’écart entre la hausse de salaire de l’ouvrier textile chinois ou indien et le gain moyen de productivité du secteur est de 20%, on taxe à 20% les produits textiles. Pour ne pas payer de droits de douane, les entreprises auront alors intérêt à augmenter les salaires localement de 20%.
Le libre-échange ne permet-il pas le rattrapage des pays émergents avec le développement d’énormes classes moyennes ?
B.M.-S : C’est juste, mais cela ne va pas assez vite. Il faudra quarante ans d’après une étude de Natixis pour parvenir à un Smic mondial et, donc, que l’ouvrier français n’ait plus peur de voir son emploi délocalisé en Chine. Ce protectionnisme temporaire ne vise qu’à réduire la durée de ce rattrapage afin que notre désindustrialisation n’atteigne un stade irrémédiable.
On voit mal comment l’Europe peut rapidement mettre en place ce type de politique…
F.D. : C’est compliqué, mais pas impossible. Les barrières douanières relèvent de décisions à la majorité qualifiée. Hormis les Pays-Bas et le Royaume-Uni, à la culture très libre-échangiste, beaucoup de pays peuvent s’accorder. Y compris l’Allemagne, si l’on en juge par certaines réflexions qui se font jour au sein de l’opposition du SPD [sociaux-démocrates, ndlr] et qui jugent insupportable le modèle allemand de croissance appauvrissante, basé sur la compression permanente des coûts et la stagnation des salaires. Un «Schengen commercial» est tout à fait imaginable.
Une telle inflexion ne donnera-t-elle pas lieu à de fortes tensions ?
B.M.-S. : Le protectionnisme est une réalité qui ne cesse de grandir dans le monde et il doit être dédramatisé. Bien utilisé, il peut contribuer au rééquilibrage de la mondialisation de manière progressive. A défaut, on risque de subir des tensions bien plus importantes sur le plan social et politique dans les années à venir.
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Les théories protectionnistes ont le vent en poupe en ces heures de crise économique mondiale. Les lois du libre échange en vigueur depuis le début des années 80 vivent‑elles leurs derniers instants ?
Dans leur livre « Inévitable protectionnisme », les journalistes Franck Dedieu, Benjamin Masse‑Stamberger et Adrien de Tricornot dénoncent les dérives d’un système économique à la renverse.
Rappelez-vous, les tenants du libre échange nous promettaient dans les années 80 que l’élévation planétaire du niveau de vie allait réduire l’écart des salaires. Les catégories de Français les moins qualifiés en concurrence directe avec les ouvriers chinois, expérimentent alors, en premier les vices du mondialisme sauvage.
De 1975 à 1990, l’écart salarial entre riches et pauvres diminuait de 4 %. Il ne diminue plus que de 2 % depuis le milieu des années 2000. La raison ? Les compagnies trouvent toujours un pays dont le coût de la main‑d’œuvre est moins onéreux. Les travailleurs chinois vivent dorénavant sous la menace d’une délocalisation vers un voisin plus pauvre comme le Vietnam, par exemple.
Or, le corps électoral français semble désormais réellement séduit par les thèses protectionnistes. Selon un sondage Ifop de juin 2011, une large majorité de sympathisants socialistes, UMP, Vert et Front national sont favorables aux barrières douanières aux frontières de l’Europe.
Jusqu’à l’avènement de la crise mondiale, la quasi‑totalité du personnel politique avait du protectionnisme, un avis négatif.
Et pourtant, notre seul Prix Nobel d’économie, Maurice Allais, défendait déjà son bien fondé. « La libération des échanges n’est possible, n’est avantageuse, n’est souhaitable que dans le cadre d’ensembles régionaux économiquement et politiquement associés, groupant des pays de développement économique comparable », déclarait-il en 1999 dans « La mondialisation ».