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732

732, époque de l’Europe

Ce qui s’applique aux bourgeois de Calais vaut a fortiori pour la bataille de Poitiers. À supposer même qu’il n’y eût jamais eu d’invasion, mais seulement un groupe de pacifiques Arabes qui se rendaient en voyage touristique voire, au point où nous en sommes, pour une rencontre de dialogue interreligieux au tombeau de Saint-Martin de Tours, Poitiers n’en serait pas moins un lieu de mémoire et les jeunes de Génération Identitaire pourraient écrire « 732 » sur leur banderole. Une banderole n’est pas une thèse d’histoire !

Mais il se trouve que l’histoire n’est pas ici si éloignée du mythe : la mémoire a magnifié l’événement, elle ne l’a pas fondamentalement dénaturé. Une excellente synthèse sur Charles Martel, publiée cette année par l’historien allemand Andreas Fischer et très bien reçue par les spécialistes, offre une mise au point nuancée, d’après les sources et la bibliographie scientifique récente. Qu’en retenir ? La victoire de Charles sur les Arabes ad Pectavis, près de Poitiers, a manifestement eu un écho considérable, et bien au-delà du royaume franc : peu d’événements de l’époque sont aussi bien attestés. Il est vrai que les sources les plus proches, au premier chef ce qu’on appelle la Continuation de la Chronique du pseudo-Frédégaire, rédigée sous le contrôle de la famille carolingienne, manifestent une certaine myopie. Le continuateur de Frédégaire cherche avant tout à légitimer les interventions de Charles en Aquitaine contre le duc Eudes : aussi incrimine-t-il une trahison de ce dernier, qui aurait fait venir « la race sans foi des Sarrasins ». « Partis avec leur roi Abd Al-Rahman, ils traversent la Garonne, sont parvenus à la ville de Bordeaux ; après avoir incendié les églises et fait périr les habitants, ils sont arrivés jusqu’à Poitiers ; ayant incendié, je souffre en le disant, la basilique de saint Hilaire, ils décident d’aller détruire la demeure du bienheureux Martin (Tours) ». Mais Charles les écrase, « avec l’aide du Christ » (Continuatio Fredegarii, 13). L’invasion arabe est donc présentée comme une expédition de pillage et de destruction, comme il y en avait eu avant 732 et comme il y en eut encore ensuite, plutôt que comme une guerre d’occupation. Le premier auteur à attribuer explicitement aux Arabes l’intention de conquérir le royaume franc est Eginhard, deux générations plus tard, dans sa Vie de Charlemagne. Pure extrapolation ? Il n’est pas déraisonnable de penser que, si les razzias n’avaient pas été arrêtées, elles auraient finalement abouti à une installation permanente.

La relative myopie des sources franques n’a en tout cas rien d’étonnant. Bien des événements historiques, de la déposition de Romulus Augustule à l’appel du 18 juin en passant par la prise de la Bastille, ne sont pas apparus dans toute leur portée aux contemporains qui avaient, si l’on ose dire, le nez dessus : il fallut un peu de recul pour reconnaître que ces dates faisaient époque.

Ce qui est frappant dans le cas de Poitiers, c’est que les auteurs qui écrivaient hors du royaume franc et qui voyaient l’événement dans une plus vaste perspective, en saisirent immédiatement la signification. C’est vrai dans l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable (mort en 735) : « En ce temps-là, la terrible calamité des Sarrasins ravageait les Gaules en y commettant un lamentable carnage ; ils subirent peu après dans cette même province le juste châtiment de leur manque de foi » (5, 23). On signale au diacre Nau que le Vénérable Bède a été proclamé Docteur de l’Église par Léon XIII en 1899.

Mais le texte le plus remarquable est ce qu’on désigne aujourd’hui comme la Chronique de 754, écrite par un mozarabe anonyme, dans l’Espagne sous domination arabe. Elle donne le récit le plus précis de la bataille de Poitiers, avec des détails qui, selon son dernier éditeur, supposent « une source orale très directe, peut-être certains Arabes présents à la bataille et rentrés en Espagne après la déroute ». Surtout, l’auteur désigne les Francs comme les Européens, Europenses : pour ce chrétien qui subissait lui-même le joug musulman, Poitiers était la victoire des Européens sur les Arabes (Crónica mozarabe de 754, éd. José Eduardo Lopez Pereira, 11, 80). En employant ces termes, commente justement Fischer, le chroniqueur conférait au combat « une importance particulière et une dimension transformée »

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